Alors que les citoyens étaient appelés à respecter une distanciation physique, la période de crise a permis d’accélérer l’appropriation des outils numériques avec plus d’efficacité que tous les programmes de lutte contre la fracture numérique des 10 dernières années.
Des seniors formés en accéléré aux appels vidéo pour garder le lien avec leurs familles, des entreprises et institutions qui s’équipent dans l’urgence d’outils de collaboration, des applications pour échanger sur des dossiers le matin ou pour boire un apéro avec des amis le soir… la crise a définitivement fait de nous des êtres digitaux !

Des réseaux sociaux qui assurent leur fonction sociale

Grâce aux réseaux sociaux et aux outils numériques, nous avons pu conserver un lien social, travailler, étudier et globalement mieux vivre le confinement.
La « digitalisation » a aussi fait de nous des commentateurs et, parfois même, des experts de tous les sujets qui se présentaient à nous. Elle a éveillé nos consciences, réveillé nos engagements à des causes, et permis plus concrètement de nous mobiliser pour mettre en place des actions solidaires.

Les nostalgiques du tractage sur les marchés et aux pieds des lycées vont devoir se faire une raison : c’est maintenant en ligne que naissent les mobilisations citoyennes. Il peut suffire d’un seul tweet pour déclencher une vague de solidarité… ou bien une crise.
À l’image de la mobilisation en ligne initiée par les influenceuses Elise Goldfarb et Léna Mahfouf qui ont réussi en plein confinement à faire livrer plus de 80.000 crèmes hydratantes aux personnels soignants. Plus récemment, la mobilisation en soutien à Georges Floyd, afro-américain victime de violences policières, a été déclenchée par la publication de la vidéo de sa mort sur les réseaux sociaux. Depuis, les marques de soutien en ligne se multiplient, jusqu’au « Black Out Tuesday » où les internautes sont invités à publier une image complètement noire en signe d’indignation.

Nicolas Vambremeersch, auteur du best-seller De la démocratie numérique (Seuil) et Président fondateur de Spintank, disait en 2014 dans un article de La Tribune : « La démocratie numérique est au croisement de deux tendances. La première vient de loin, c’est la tentative de réappropriation par les citoyens de la prise de décision. Un mouvement qui a connu un nouvel essor avec la crise et le ras-le-bol à l’égard des élites qui se manifeste. On reproche à cette élite de ne pas savoir trouver des solutions à la crise. Le deuxième mouvement, c’est le formidable développement du numérique. Avec cet outil, les gens se sentent davantage autonomes, travaillent en réseaux. Surtout, le numérique facilite l’accès à une information de masse. »

A coup de Whatsapp, Instagram et Twitter, la crise nous aura finalement fait entrer de plein pied dans ce qui ressemble bien à de la « démocratie digitale ».

Le numérique au service de la démocratie

Le numérique s’est même acheté une forme de « caution démocratique » en permettant la continuité de la gouvernance des services publics, comme le prouvent les nombreux conseils municipaux et Parlements nationaux par visioconférence, jusqu’aux discussions des leaders internationaux organisées en ligne.

Mais à l’heure de la promesse du « monde d’après », les civic tech doivent jouer pleinement leur rôle et imposer leurs outils digitaux dans le paysage politique pour donner un nouveau souffle à la démocratie participative.

 

Depuis longtemps déjà, les citoyens sont appelés à participer directement à l’exercice du pouvoir via différents dispositifs : des « boites à idées », des budgets participatifs, des plateformes d’entraide entre habitants, des ateliers collaboratifs… Il y a encore quelques mois, de nombreux candidats aux élections municipales souhaitaient intégrer des dispositifs de démocratie participative dans le fonctionnement des collectivités locales.

« La technologie permet d’augmenter le nombre de questions sur lesquelles les citoyens sont consultés directement. Elle leur donne aussi accès à plus d’informations concernant les questions d’intérêt public et le fonctionnement de l’État. » dit Juan Ortiz Freuler, chercheur en politique à la Web Foundation

La démocratie numérique donne donc les moyens et les occasions aux citoyens de s’exprimer à d’autres moments qu’aux élections.
La place du citoyen redevient donc centrale dans les décisions et son « super pouvoir » prend de l’ampleur, y compris face aux traditionnels « experts » qui traditionnellement dans la vie publique et médiatique française tiennent une place de choix.

De l’expertise scientifique à l’expertise citoyenne

Et si en complément de la parole des experts, il était nécessaire de « réhabiliter les savoirs de terrain non scientifiques comme sources d’invention et de solutions », comme le suggère la philosophe Bernadette Bensaude-Vincent ?
Ces « savoirs de terrain » acquis par chacun et chacune d’entre nous semblent devenir de réelles ressources pour les prises de décisions collectives.
Au fond, en dehors des traditionnels experts, émerge donc l’idée que ce serait à partir du réel, du vécu, de l’expérience individuelle, qu’on serait le plus capable de faire émerger des idées pertinentes pour « le collectif ».

L’intelligence collective massifiée par les données

Au sortir de cette crise, la démocratie digitale doublée de l’expérience individuelle pourraient s’imposer pour devenir un nouveau standard pour prendre des décisions collectives. De nombreuses initiatives naissent en ligne depuis quelques semaines pour que chacun s’exprime et prenne part à la construction du monde de demain.

Le numérique permet des consultations et des concertations à des échelles inédites, mais également de consolider et d’analyser une quantité importante de données et propositions.

L’avenir de la démocratie se situe surement dans cette intelligence collective de masse ou plutôt « intelligence collective massifiée par les données numériques ». Une démocratie au cœur de la vie des citoyens, à la portée de tous et où chaque « like » contribue à faire émerger des propositions et un consensus démocratique.

 

Références :
– Digital Democracy The tools transforming political engagement, de Julie Simon, Theo Bass, Victoria Boelman et Geoff Mulgan, édité en Février 2017 par nesta.org.uk
– Article de Jean-Christophe Chanut dans La Tribune « Démocratie numérique, gadget ou révolution ? » du 4 novembre 2014
– Article de Pew Research Center du 21 février 2020 “Many Tech Experts Say Digital Disruption Will Hurt Democracy
– Article de Bernadette Bensaude-Vincent dans The Conversation du 2 mai 2020 :
Penser l’après : Sciences, pouvoir et opinions dans l’après Covid-19